Anthropic a déployé mardi Claude Fable 5, version publique de son modèle Mythos, deux mois après avoir juré que cette intelligence artificielle était trop redoutable pour être mise entre toutes les mains. Le revirement est spectaculaire. Et parfaitement calculé.
Mythos avait été dévoilé en avril dans un périmètre étroit, réservé à une poignée d’entreprises triées sur le volet dans le cadre du projet Glasswing, un programme centré sur la cybersécurité. Le modèle excellait à débusquer les failles logicielles avec une efficacité qui avait aussitôt électrisé Wall Street et inquiété les autorités fédérales. Fable 5 repose sur la même architecture, le même moteur, les mêmes aptitudes… à ceci près qu’Anthropic y a greffé un mécanisme de rétrogradation automatique. Lorsqu’une requête touche à des domaines sensibles (cybersécurité, biologie, chimie, distillation), le modèle bloque sa propre réponse et bascule vers Claude Opus 4.8, son prédécesseur bien moins audacieux.
« Nous voulions être très intentionnels dans la construction de nouveaux types de classifieurs et de garde-fous de sécurité pour ce lancement », a expliqué Dianne Penn, directrice produit recherche chez Anthropic. Le dispositif a été soumis à plus de 1 000 heures de tests par des équipes de red-teaming externes, sans qu’aucun jailbreak universel ne soit identifié. Les données internes montrent que 95 % des sessions tournent intégralement sur Fable 5, le repli vers Opus 4.8 restant donc marginal.
Fable 5 est aussi vendu deux fois plus cher que son aîné, à 10 dollars par million de tokens en entrée et 50 dollars en sortie. Un tarif qui pourrait bien refroidir certaines entreprises, alors que les budgets IA explosent et que plusieurs grands comptes ont déjà épuisé leurs enveloppes annuelles avant l’été. Penn balaie la question du coût avec un argument d’efficacité. « On obtient un retour sur investissement bien supérieur avec des modèles plus intelligents », a-t-elle affirmé.
Hex, société d’analyse de données, a été la première à accorder un score de 90 % au modèle sur son benchmark d’analytique complexe. La plateforme de vibe-coding Base44 souligne de son côté la capacité de Fable 5 à générer des applications complètes en une seule passe. Rakuten, le géant japonais du e-commerce, y voit un levier d’autonomie opérationnelle. « Au niveau d’effort le plus élevé, Fable réfléchit sur son propre travail et le valide. La réflexion supplémentaire se rentabilise d’elle-même », a déclaré l’entreprise.
Le calendrier de ce lancement n’a évidemment rien de fortuit. Anthropic a déposé confidentiellement son prospectus d’introduction en Bourse auprès de la SEC quelques jours plus tôt. Le chiffre d’affaires annualisé atteint désormais 47 milliards de dollars, contre environ 10 milliards un an auparavant, et la dernière levée de fonds a propulsé la valorisation à 965 milliards, devant OpenAI (852 milliards en mars). Dario Amodei, le PDG d’Anthropic, doit en tout cas justifier ce multiple vertigineux auprès d’investisseurs qui attendent autre chose que des promesses de laboratoire.
Une condition accompagne la mise à disposition de Fable 5. Anthropic impose désormais une rétention de 30 jours sur l’ensemble du trafic, y compris pour les clients entreprises qui bénéficiaient jusque-là d’accords de rétention zéro. La firme assure que ces données ne serviront pas à l’entraînement de futurs modèles, mais uniquement à détecter des attaques inédites et réduire les faux positifs. Ce précédent pourrait bien redéfinir les termes du contrat tacite entre fournisseurs d’IA et utilisateurs.
Anthropic a simultanément mis à jour Mythos sous le nom de Claude Mythos 5, version identique à Fable 5 mais dont certains verrous ont été retirés, toujours réservée aux organisations déjà validées. Deux modèles jumeaux, l’un bridé, l’autre non. Qui peut encore croire que la frontière entre les deux tiendra longtemps ?

