Deux cents milliards de vues quotidiennes dans le monde, une expansion du format jusqu’à trois minutes et une armée de créateurs qui affluent vers le format vertical… YouTube Shorts a bel et bien conquis l’attention, sans pour autant conquérir les portefeuilles de ceux qui l’alimentent.
Le RPM (revenu pour mille vues engagées), seul indicateur qui reflète réellement ce qu’un créateur encaisse après les prélèvements de la plateforme, oscille pour la plupart des vidéastes entre 0,05 et 0,20 dollar sur les Shorts. En comparaison, les vidéos longues du même créateur, dans la même thématique, génèrent couramment entre 3 et 6 dollars de RPM. L’écart est d’un facteur vingt à cent selon les niches, et il s’explique par une mécanique de redistribution très différente de celle du format traditionnel.
Le modèle économique des Shorts repose en effet sur un système de revenus mutualisés où les dépenses publicitaires sont versées dans un pot commun, puis réparties au prorata des vues engagées de chaque créateur. Aucune publicité n’est directement adossée à une vidéo donnée. Cette mutualisation dilue mécaniquement les gains, d’autant que l’audience des Shorts se répartit massivement sur des zones géographiques où les enchères publicitaires restent faibles. Un créateur basé à Paris dont le contenu viral atteint Djakarta et Lagos verra son RPM moyen tiré vers le bas par ces marchés à faible valeur publicitaire.
La thématique joue un rôle déterminant dans cette équation. Les créateurs spécialisés en finance, en logiciels B2B ou en éducation technologique affichent des RPM parfois dix fois supérieurs à ceux des vidéastes d’humour, de divertissement ou de cuisine. Un témoignage partagé sur Reddit faisait état d’un RPM de 0,09 dollar dans la niche « cuisine et vie de maman », soit à peine de quoi financer un abonnement de streaming mensuel avec un million de vues. Cette hiérarchie reproduit, en miniature et en plus brutal, celle qui existe déjà sur le format long.
L’usage de musique ajoute une couche de complexité que beaucoup de créateurs sous-estiment. Lorsqu’un Short intègre un titre sous licence, environ 50 % des revenus publicitaires associés sont redirigés vers les ayants droit musicaux avant même d’atteindre le pot commun des créateurs. Avec deux morceaux, la ponction grimpe à 66 %. Le créateur reçoit ensuite 45 % de sa part dans le pot restant. Autrement formulé, un Short identique en vues et en engagement rapportera deux fois moins s’il est accompagné d’un tube du moment que s’il utilise un audio original. Certains vidéastes de la niche finance ont d’ailleurs bien compris l’arbitrage et publient désormais systématiquement sans musique commerciale, préférant sacrifier un éventuel boost de viralité pour préserver leurs marges.
L’allongement du format à trois minutes, autorisé depuis octobre 2024, ouvre une piste intéressante sans garantir de miracle. Les Shorts plus longs permettent davantage de temps de visionnage cumulé et se prêtent mieux aux sujets à forte valeur publicitaire comme les tutoriels financiers ou les analyses technologiques. Le risque, en revanche, tient à la rétention. Les utilisateurs du flux Shorts sont conditionnés à consommer du contenu en quinze à soixante secondes. Un format de deux minutes qui perd son audience à mi-parcours verra sa pondération algorithmique, et donc sa part du pot publicitaire, chuter en conséquence. L’analyse de 5 400 Shorts révèle que la durée la plus courante reste entre trente et quarante secondes, et que les vidéos proches de la minute récoltent en moyenne le plus de vues.
La confusion entre CPM et RPM entretient aussi des attentes démesurées. Le CPM, qui mesure ce que l’annonceur paie à YouTube pour mille impressions, peut atteindre 10 ou 20 dollars dans certaines verticales. Le créateur, lui, n’en voit qu’une fraction après le prélèvement de la plateforme, le taux de remplissage publicitaire et la dilution géographique. Un CPM de 10 dollars peut très bien se transformer en RPM de 0,15 dollar une fois ces filtres appliqués. Les agences qui modélisent le retour sur investissement d’une campagne Shorts sur la base du CPM annonceur commettent, du moins sur ce format, une erreur de calcul assez spectaculaire.
YouTube ne cache pas ses ambitions pour le format court, qui sert avant tout de porte d’entrée vers l’écosystème plus rentable des vidéos longues, du live et des abonnements payants. Les Shorts fonctionnent comme un produit d’appel dans une stratégie de plateforme où la monétisation réelle se joue ailleurs. Pour les créateurs qui l’ont compris, le format vertical est un outil d’acquisition d’audience, pas une source de revenus autonome. Ceux qui espèrent encore remplacer les revenus d’une vidéo de dix minutes par une rafale de Shorts devront sans doute patienter longtemps, ou revoir leur arithmétique.

