La gendarmerie nationale a annoncé ce jeudi le démantèlement de YggTorrent, l’un des principaux sites de téléchargement illégal du pays, avec 12 interpellations et des saisies de crypto-actifs à la clé. Un communiqué triomphant, un beau visuel partagé sur les réseaux… emprunté à des confrères de 01net, détail savoureux. Le seul problème dans cette mise en scène, c’est que le site avait déjà rendu l’âme trois mois plus tôt, achevé par un unique hacker.
Retour à la nuit du 3 au 4 mars 2026. Un certain « Gr0lum », agissant seul de son propre aveu, vide puis détruit les serveurs de la plateforme. « 6,6 millions d’utilisateurs. Des années de mensonges. Un empire bâti sur le racket. C’est fini », écrivait-il alors, accusant les propréiataires du site de pratiques criminelles et reprochant surtout l’introduction, en décembre 2025, d’une fonctionnalité payante qui trahissait la promesse originelle d’un accès gratuit à la culture. Un homme, un clavier, une colère. Voilà ce qui a réellement mis à genoux YggTorrent.
Créé en 2017, le site s’était hissé au rang de 35e plateforme la plus visitée de France en 2020, financée par la vente de forfaits de données réglés par carte ou en cryptomonnaie. Une organisation parfaitement huilée, structurée en administrateurs, modérateurs et équipes de contrôle qualité, dont certains membres émargeaient directement. Le préjudice pour les ayants droit se chiffre en dizaines de millions d’euros. Une machine sérieuse, donc, une vraie cible pour la justice.
Les enquêteurs de l’antenne UNCyber de la Section de recherches de Montpellier planchaient sur le dossier depuis 2017, sous la direction de la JIRS et de la JUNALCO de Paris, saisis d’abord par une plainte de la Sacem, puis de l’Alpa et du Syndicat de l’Édition Vidéo Numérique. Neuf ans d’investigation, tout de même. Depuis fin 2023, 12 personnes ont été interpellées et mises en cause, notamment des administrateurs, des modérateurs, des contrôleurs qualité et des analystes. Les perquisitions sur tout le territoire ont permis de saisir des crypto-actifs et 45 000 euros de matériel informatique, dans lequel dormaient plus de 50 000 fichiers torrents.
Le communiqué officiel affirme que « par l’action conjointe de la Gendarmerie nationale et du pôle financier du tribunal judiciaire de Paris, cette structure de contrefaçon en ligne, active depuis 2017, est désormais inopérante ». Formule prudente, remarquez. On parle de la « structure », plus tellement du site. Parce que le site, lui, était déjà froid depuis mars. La gendarmerie ne cite d’ailleurs jamais le nom de Gr0lum, ce troisième acteur pourtant décisif, celui qui a appuyé sur l’interrupteur pendant que l’enquête entrait dans sa neuvième année.
Les interpellations sont évidemment réelles, les saisies aussi, et démonter l’organisation humaine derrière un empire du torrent relève d’un travail patient qu’aucun hacker ne remplacera. Mais il y a quelque chose de délicieux dans cette chronologie. Un adolescent qui réussi à faire tomber en une nuit ce que la machine judiciaire poursuivait depuis 2017. La justice française, elle, arrive à temps pour la photo de famille.

