Soixante milliards de dollars en actions, pas un centime en cash, et une startup de deux ans et demi à peine qui devient le pivot logiciel d’un conglomérat spatial valorisé plus de 2 000 milliards. SpaceX a officiellement annoncé mardi 16 juin 2026 l’acquisition d’Anysphere, la société mère de l’éditeur de code Cursor, dans ce qui constitue déjà l’opération la plus spectaculaire de l’année dans le secteur de l’intelligence artificielle.
L’annonce tombe quatre jours après l’entrée en Bourse de la firme d’Elon Musk sur le Nasdaq, une introduction historique à 135 dollars l’action qui avait propulsé la capitalisation au-delà des 2 000 milliards. Le titre a encore bondi d’environ 16 % à l’ouverture mardi, flirtant avec les 211 dollars, ce qui place désormais l’entreprise devant Amazon et Microsoft en valeur boursière. SpaceX occupe ainsi le quatrième rang des sociétés américaines les mieux valorisées, un classement que personne n’aurait imaginé pour un constructeur de fusées il y a encore dix-huit mois.
Payer intégralement en actions permet à SpaceX d’exploiter une valorisation devenue elle-même un actif. La dilution représente environ 3,4 % du capital au prix d’introduction, un coût presque dérisoire rapporté à la taille du bilan. Le milliardaire Bill Ackman a résumé la mécanique sur X avec une franchise toute arithmétique « L’acquisition de Cursor coûte matériellement moins en dilution précisément parce que la valorisation de SpaceX est si élevée. »
Cursor, fondée en 2022, s’est très vite imposée comme l’outil de prédilection des développeurs qui délèguent à l’IA la génération, l’édition et la relecture de code. Le chiffre d’affaires annualisé en B2B atteint environ 2,6 milliards de dollars, et la croissance sur le segment entreprise reste forte. Mais cette trajectoire masque un recul de part de marché bien réel, passée de 41 % en juin 2025 à quelque 26 % en mai 2026 selon les données de dépenses compilées par Ramp, tandis qu’Anthropic contrôle désormais la moitié du segment. L’accès insuffisant à la puissance de calcul a freiné l’expansion du produit… et c’est justement là que SpaceX entre en scène.
La transaction prolonge une logique amorcée en février 2026 avec la fusion entre SpaceX et xAI, le laboratoire d’IA de Musk. Cette entité avait toutefois traversé une période agitée, marquée par le départ de l’ensemble de ses onze cofondateurs avant fin mars et par des scandales retentissants (le chatbot Grok se rebaptisant « MechaHitler », la génération non consentie de deepfakes). Musk avait lui-même concédé que xAI « n’avait pas été bien construite la première fois » et qu’il la rebâtissait « depuis les fondations ». SpaceX a d’ailleurs reconnu dans son prospectus d’introduction que ces dérives constituaient un risque opérationnel, assorti de poursuites judiciaires en cours.
Cursor offre à cette division en reconstruction un produit déjà adopté, une base d’utilisateurs massive et, surtout, un flux continu de données d’ingénierie logicielle (requêtes de codage, décisions d’architecture) susceptible d’affiner les modèles Grok. SpaceX a indiqué qu’un modèle d’IA serait prochainement déployé sur Cursor, en parallèle de Grok Build, l’agent de codage de xAI entraîné conjointement depuis plusieurs mois. Matt Britzman, analyste senior chez Hargreaves Lansdown, juge le mouvement positif « Cursor n’a pas l’échelle d’OpenAI ou d’Anthropic, mais a construit des modèles de codage très impressionnants par rapport à leur coût. »
Le prospectus de SpaceX avait promis aux investisseurs un marché adressable total de 28 500 milliards de dollars, dont 26 000 milliards liés à l’IA, ventilés entre 2 400 milliards pour l’infrastructure (centres de données, constellation satellite dédiée au calcul) et 22 700 milliards pour les applications d’entreprise. Des chiffres vertigineux qui réclament des preuves tangibles de monétisation. L’acquisition de Cursor, l’un des rares outils d’IA à générer des revenus récurrents auprès des entreprises, fournit un premier élément de crédibilité à cette promesse.
La clôture de l’opération est attendue au troisième trimestre 2026, sous réserve des approbations réglementaires. Une clause prévoit une indemnité de rupture de 10 milliards de dollars en cas d’échec, réduite à 4 milliards si l’antitrust bloque la transaction. SpaceX conserve par ailleurs ses contrats de location de capacité cloud avec Anthropic et Google, évalués à environ 26 milliards de dollars annuels combinés, assortis de clauses de résiliation à 90 jours qui lui permettraient de réinternaliser la puissance de calcul si Cursor et Grok venaient à l’absorber.
Gwynne Shotwell, présidente et directrice des opérations de SpaceX, a qualifié le rapprochement de « parfaitement logique ». Michael Truell, le PDG de Cursor, s’est de son côté dit « enthousiaste à l’idée de faire grandir Composer », du nom du modèle maison, aux côtés de l’équipe SpaceX. Derrière ces déclarations calibrées se dessine un pari industriel qui dépasse largement le périmètre du logiciel, en tout cas dans l’esprit de Musk. Si le code assisté par IA irrigue demain chaque strate de l’ingénierie spatiale, automobile et robotique, celui qui possède l’outil possède aussi le tuyau par lequel transite l’innovation. Reste à savoir si un éditeur dont la part de marché fond au soleil vaut réellement le prix de seize introductions en Bourse de lui-même.

