Le presse-papiers universel d’Apple, cette fonction qui permet de copier un texte sur un iPhone et de le coller instantanément sur un Mac, va devoir fonctionner aussi avec Windows. Microsoft a déposé une demande d’interopérabilité auprès de la Commission européenne dans le cadre du Digital Markets Act, et Apple est désormais tenue d’y répondre favorablement, le Tribunal de l’Union européenne ayant balayé en juillet 2025 l’ensemble des recours du groupe californien contre sa désignation comme « contrôleur d’accès ».
Le DMA, adopté par l’Union européenne en 2022, impose aux géants du numérique qualifiés de « contrôleurs d’accès » (Apple, Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft, ByteDance, Booking) d’ouvrir leurs technologies propriétaires aux concurrents. L’objectif affiché par Bruxelles est de restaurer une concurrence loyale sur les marchés numériques en empêchant les plateformes dominantes de verrouiller leurs utilisateurs dans un écosystème fermé. Le copier-coller croisé entre iPhone et Mac, baptisé Universal Clipboard, constitue précisément le type de fonctionnalité qui cimente la fidélité à l’écosystème Apple, et que le DMA entend rendre accessible aux plateformes tierces.
Microsoft a formulé sa requête en s’appuyant sur l’article 6(7) du règlement, celui-là même qui oblige les contrôleurs d’accès à garantir l’interopérabilité de leurs services avec les produits concurrents. La demande porte sur l’accès aux protocoles de synchronisation du presse-papiers entre iOS et les systèmes d’exploitation tiers, Windows en tête. Concrètement, un utilisateur pourrait copier une adresse, un lien ou un paragraphe sur son iPhone et le retrouver directement dans une application sur son PC sous Windows 11, sans passer par un service cloud intermédiaire ni une application tierce.
Apple a publié en septembre 2025 un long communiqué détaillant les conséquences du DMA sur l’expérience de ses utilisateurs européens, et la firme de Cupertino n’y va pas avec le dos de la cuillère. « Nos équipes n’ont toujours pas trouvé de moyen sécurisé pour étendre cette fonctionnalité aux appareils non-Apple sans mettre en danger l’ensemble des données présentes sur l’iPhone de l’utilisateur », affirme le groupe dans sa déclaration officielle. L’argument sécuritaire est brandi avec constance par Apple, qui l’applique aussi bien à iPhone Mirroring (la duplication d’écran iPhone sur Mac, toujours indisponible dans l’UE) qu’à la traduction en direct via AirPods ou aux données de localisation dans Plans.
La Electronic Frontier Foundation a cependant rappelé, dans son analyse de la décision du Tribunal de l’UE, que « l’interopérabilité et la sécurité ne sont pas intrinsèquement opposées », selon les termes de l’organisation. L’EFF reconnaît que les plateformes d’Apple n’ont pas été conçues dès l’origine pour accueillir des fonctionnalités interopérables, mais soutient qu’un équilibre technique reste parfaitement atteignable… à condition d’y consacrer le temps d’ingénierie nécessaire.
Le calendrier s’annonce long. Apple dispose d’un délai de mise en conformité qui court jusqu’à fin 2027 pour cette demande d’interopérabilité du presse-papiers, un horizon que la Commission européenne a elle-même fixé en tenant compte de la complexité technique invoquée. Le groupe peut encore former un pourvoi devant la Cour de justice de l’Union européenne, mais celui-ci serait limité aux questions de droit et ne suspendrait pas l’obligation de se conformer. Rappelons qu’Apple a déjà écopé d’une amende de 500 millions d’euros en avril 2025 pour violation du DMA.
Pour les quelque 200 millions d’utilisateurs d’iPhone dans l’Union européenne qui travaillent quotidiennement sur un PC Windows (soit la vaste majorité des postes de travail en entreprise), la perspective d’un copier-coller natif entre les deux mondes supprimerait l’une des frictions les plus banales et les plus tenaces du travail hybride. Jusqu’ici, cette fluidité était réservée aux possesseurs d’un Mac, d’un iPad ou d’un autre appareil Apple, un avantage concurrentiel que Cupertino n’a évidemment aucune envie de partager.
La question dépasse d’ailleurs le seul presse-papiers. D’autres entreprises ont soumis des demandes d’accès aux notifications iPhone, à l’historique des réseaux Wi-Fi ou aux protocoles de communication d’iMessage, autant de requêtes qu’Apple qualifie de menaces pour la vie privée de ses utilisateurs. Bruxelles, pour l’heure, n’a pas retenu les préoccupations de sécurité comme motif valable de refus.
Que le copier-coller entre un iPhone et un PC Windows devienne un enjeu réglementaire traité par un tribunal luxembourgeois dit quelque chose de l’époque, du moins de la manière dont l’Europe entend désormais arbitrer la guerre des écosystèmes, un geste à la fois, un presse-papiers à la fois.

