Sept avis de retrait déposés le même jour, 401 dépôts supprimés d’un coup de faux juridique, et un message adressé à quiconque oserait encore héberger du code capable de faire tourner des jeux Switch sur un PC ou un smartphone. Nintendo a orchestré cette semaine une purge coordonnée sur GitHub, la plus méthodique depuis celle de mai 2024, qui avait déjà fauché 8 535 clones de l’émulateur Yuzu en une seule notification.
L’émulateur Suyu, héritier spirituel de Yuzu né de ses cendres open source, concentre à lui seul l’essentiel des dégâts. Sur les 401 dépôts retirés, 311 appartenaient au réseau Suyu, dont GitHub a traité l’intégralité de la grappe en une opération. Quatorze forks directs de Yuzu, huit portages Android du même émulateur, 21 copies d’une version Early Access (build 4176) et 17 forks de MonoNX, un émulateur écrit en C#, complètent le tableau. Skyline, émulateur Android indépendant dont les développeurs avaient pourtant volontairement cessé toute activité dès 2023 face aux risques juridiques, n’a pas été épargné… 29 de ses dépôts, certains dormants depuis des années, ont été balayés.
Nintendo fonde chacun de ses sept avis sur les dispositions anti-contournement du DMCA, et non sur une violation classique de droit d’auteur. L’argument est rodé. Ces émulateurs nécessitent des clés cryptographiques propriétaires (les fameux prod.keys) pour décrypter les jeux Switch, ce qui revient selon le fabricant japonais à contourner les mesures de protection technique. « La distribution de ces émulateurs constitue un trafic illicite », affirme Nintendo dans ses notifications. Les visiteurs des dépôts concernés ne trouvent désormais qu’un sobre avis de retrait et un lien vers la plainte.
La firme de Kyoto s’appuie sur deux précédents judiciaires qu’elle brandit comme des trophées. Le règlement amiable de 2,4 millions de dollars obtenu en février 2024 contre Tropic Haze, l’entité derrière Yuzu, après que Nintendo eut allégué que Zelda: Tears of the Kingdom avait été piraté plus d’un million de fois avant même sa sortie. Et le jugement par défaut prononcé en octobre dernier contre Jesse Keighin, streamer connu sous le pseudonyme EveryGameGuru, condamné à 17 500 dollars. Ces victoires, l’une négociée, l’autre obtenue par forfait, constituent désormais la jurisprudence de poche que Nintendo glisse dans chaque formulaire DMCA.
GitHub, pour sa part, affirme examiner avec attention les demandes fondées sur le contournement de protections techniques et pencher en faveur du développeur lorsque la validité de la plainte reste incertaine. Cette politique de prudence n’a visiblement pas suffi à sauver les 401 dépôts en question, ce qui suggère que la plateforme a estimé les arguments de Nintendo suffisamment solides, du moins sur le plan formel.
Peut-on réellement éradiquer du code open source à coups de notifications juridiques ? Chaque retrait engendre mécaniquement de nouveaux forks, hébergés sur des plateformes moins coopératives ou des serveurs personnels hors de portée des procédures américaines. Ryujinx, autre émulateur Switch de renom, avait fermé ses portes en octobre 2024, et son code continue pourtant de circuler. Faire disparaître des dépôts de GitHub représente la partie la plus aisée de l’exercice ; empêcher le code de ressurgir ailleurs relève d’un tout autre défi, comparable à vider l’océan avec une cuillère.
Nintendo, en cumulant les offensives depuis 2024, a désormais fait retirer près de 9 000 dépôts liés à l’émulation Switch sur la seule plateforme GitHub. Cette stratégie d’attrition juridique ne tuera sans doute jamais l’émulation, mais elle en augmente le coût, la friction et le risque pour quiconque s’y aventure à visage découvert. Et c’est peut-être là, précisément, tout l’objectif.

