La plateforme au N rouge aligne en ce début juin une salve de thrillers suffisamment variés pour occuper les soirées les plus exigeantes, entre espionnage bureaucratique britannique, polar barcelonais et reconstitution d’une affaire criminelle qui a hanté le Royaume-Uni pendant seize ans.
Legends, disponible depuis le 7 mai, reste sans doute la proposition la plus singulière du lot. La série en six épisodes, créée par Neil Forsyth (déjà responsable de The Gold et Guilt), s’inspire d’une opération bien réelle menée par les douanes britanniques au début des années 1990, en pleine épidémie d’héroïne. Le pitch tient de la farce administrative tournée en tragédie. Faute de budget pour déployer des agents formés, l’administration envoie de modestes fonctionnaires infiltrer des réseaux criminels. Le terme « legend » désigne, dans le vocabulaire du renseignement, la fausse identité fabriquée pour survivre en terrain hostile. Steve Coogan et Tom Burke portent le projet avec une intensité que la presse anglo-saxonne a unanimement saluée, Variety estimant que les deux acteurs « excellent dans le rôle d’agents infiltrés ». Le Guardian y voit « une histoire formidable », tout en regrettant qu’un excès de gravité empêche parfois la série de décoller. Télérama, de son côté, juge que « les six épisodes d’une heure chacun auraient pu être rabotés d’un bon tiers ». Efficace, donc, et parfois trop consciencieuse pour son propre bien.
Le thriller espagnol L’inconnue du port, mis en ligne le 5 juin, emprunte un chemin plus conventionnel. Réalisé par Gabe Ibáñez, le film suit une jeune femme retrouvée menotée et blessée dans un conteneur du port de Barcelone, sans aucun souvenir de son identité. L’inspectrice Anna Ripoll (Candela Peña), elle-même fragilisée par un drame personnel, tente de remonter le fil d’une enquête qui se complique lorsque la victime est agressée à l’hôpital. Le scénario adapte le roman éponyme co-écrit par l’Espagnole Rosa Montero et le Français Olivier Turc, publié en 2023. Les deux auteurs avaient rédigé chacun dans sa langue maternelle, alternant chapitres pairs et impairs… un exercice littéraire bicéphale que le passage à l’écran a visiblement aplati, le film faisant « le strict minimum en termes d’action » selon plusieurs critiques.
Sous ses yeux, mini-série en trois épisodes signée Rob Williams et diffusée depuis le 4 juin, puise dans l’une des affaires criminelles les plus traumatisantes de l’histoire britannique récente. Le meurtre de Rachel Nickell, poignardée en 1992 en plein jour sur Wimbledon Common devant son fils de deux ans, avait déclenché une enquête entachée de fausses pistes, de vices de procédure et d’aveux jugés irrecevables. Le véritable coupable n’a été identifié que seize ans plus tard, libre pendant tout ce temps de s’en prendre à d’autres victimes. La série choisit délibérément de détourner le regard du spectacle médiatique pour se concentrer sur le mari et l’enfant, leur reconstruction lente, leur tentative de survivre à l’insoutenable. Un documentaire consacré à l’affaire, Le Meurtre de Rachel Nickell, accompagne d’ailleurs la fiction sur la plateforme.
Trois propositions, trois registres, et un constat partagé par chacune de ces œuvres. Le thriller Netflix fonctionne désormais moins comme une machine à adrénaline que comme un véhicule pour des histoires où la violence, en tout cas ses séquelles, pèse davantage que le suspense lui-même.

