La plateforme aux 1,3 milliard de membres a décidé de mordre la main qu’elle nourrissait. LinkedIn, qui proposait encore il y a un mois un bouton pour « améliorer » vos publications grâce à l’intelligence artificielle, déploie depuis le 30 juillet une option inverse, nichée dans le menu à trois points de chaque post, intitulée « Seems like AI slop ». En moins de quatre semaines le résultat dépasse la simple anecdote.
Plus d’un million de clics ont été enregistrés sur ce petit bouton vengeur, et les contenus estampillés « slop IA » par les algorithmes du réseau voient désormais leur portée réduite de 40 % par rapport aux semaines précédentes, selon les chiffres communiqués par Hari Srinivasan, directeur produit de la plateforme. « AI slop est une priorité absolue pour tout le monde », a-t-il affirmé dans une publication ce jeudi… avant d’ajouter que « malgré les progrès, il reste du travail pour faire de LinkedIn un lieu où vous trouvez de vraies personnes, de vraies perspectives ».
Plus de 54 % des posts long format en français publiés sur LinkedIn relèvent de la production IA pure d’après nos tests réalisés avec les détecteurs Copyleaks et GPTZero, un chiffre qui place le réseau professionnel de Microsoft largement en tête des plateformes les plus contaminées par les contenus algorithmiques. D’autres tests évoquent 41 % de posts IA à l’échelle internationale. On comprend donc mieux l’empressement. La fonction « améliorer votre post » a été supprimée le jour même du déploiement du bouton anti-slop, comme si l’on retirait discrètement le briquet après avoir constaté l’incendie.
Les auteurs épinglés reçoivent désormais dans leurs statistiques un panneau d’avertissement « certains membres nous ont dit que ce post semble être de l’IA », tandis que le réseau affirme aborder la question « en considérant les bonnes intentions ». LinkedIn reste néanmoins évasif sur l’exploitation concrète des signalements et assure avoir installé des « garde-fous » pour qu’un clic rageur ne se transforme pas en fichage. La visibilité des publications qui recourent à des tournures devenues mèmes (du type « ce n’est pas X, c’est Y ») a déjà été réduite en amont.
LinkedIn n’est d’ailleurs pas la seule plateforme à courir après le phénomène puisque YouTube travaille aussi sur la purge des vidéos IA de mauvaise qualité pour 2026. Le trafic généré par des agents IA a officiellement surpassé le trafic humain sur le web en avril 2026, les bots représentant 61,9 % des requêtes de recherche contre 38,2 % pour les internautes en chair et en os. Un échantillon de 10 000 pages analysé en juillet révèle que 10 % des contenus en ligne sont générés par IA (contre environ 2 % il y a cinq ans) et qu’une page sur trois publiée depuis l’essor de ChatGPT porte les empreintes d’une IA. La « théorie de l’internet mort », née à la fin des années 2010, a cessé d’être une lubie paranoïaque pour devenir un diagnostic.
LinkedIn se retrouve pris dans une contradiction qu’aucun bouton ne résoudra entièrement, celle d’un réseau qui a massivement vendu l’IA comme outil de productivité professionnelle et doit aujourd’hui endiguer le flot insipide qu’elle a engendré. Que un million d’utilisateurs aient spontanément dénoncé la bouillie synthétique en dit peut-être davantage sur l’exaspération collective que sur l’efficacité réelle du dispositif. La vérification des profils et des pages, elle aussi généralisée, complète un arsenal qui ressemble à une opération de reconquête de légitimité.
Quand la plateforme qui vous encourageait à laisser une machine polir vos pensées vous demande maintenant de signaler celles des autres, on est en droit de se demander qui, dans cette affaire, a vraiment besoin d’être amélioré.

