Le bénéfice opérationnel de Nintendo a bondi de 150,5 % au premier trimestre fiscal, à 142,5 milliards de yens (environ 902 millions de dollars), alors même que les ventes de sa console phare dégringolaient d’un tiers sur un an. Voilà le genre de dissonance comptable qui ferait perdre la tête à n’importe quel analyste raisonnable, et qui pourtant raconte parfaitement l’état de l’industrie du jeu vidéo en 2026, coincée entre inflation des composants, guerre tarifaire américaine et appétit insatiable des joueurs pour le dématérialisé.
Entre avril et juin, Nintendo a écoulé 3,82 millions de Switch 2, soit une glissade de 34,4 % par rapport aux 5,82 millions du trimestre de lancement, il y a un an, quand la frénésie de la nouveauté aspirait tout sur son passage. La Switch originale, elle, poursuit sa descente crépusculaire avec 660 000 unités vendues, en recul de 31,8 %. Mais comment diable une entreprise qui vend un tiers de consoles en moins peut-elle afficher un bénéfice net de 147,4 milliards de yens, là où le consensus tablait sur 78,3 milliards ? La réponse tient en deux mots, et l’un d’eux n’est pas « magie ».
Environ 300 millions de dollars de remboursements de droits de douane américains ont été directement déduits du coût des ventes de Nintendo sur la période, gonflant artificiellement, pour ne pas dire spectaculairement, la rentabilité du trimestre. Le gouvernement fédéral a restitué ces sommes dans le cadre d’ajustements tarifaires, et le fabricant de Kyoto les a intégralement conservées dans ses comptes. Une plainte en justice accuse d’ailleurs Nintendo d’avoir répercuté la hausse des tarifs douaniers sur le prix de ses produits tout en empochant ensuite le remboursement (Sony fait face à une procédure similaire). Le débat juridique ne fait que commencer, et il promet d’être aussi âpre que les négociations commerciales qui l’ont engendré.
Le chiffre d’affaires trimestriel a atteint 517,8 milliards de yens (3,28 milliards de dollars), pulvérisant les 444,96 milliards attendus par les analystes, porté par un catalogue logiciel en pleine effervescence. Les ventes de jeux Switch 2 ont progressé de 9,2 % sur un an, celles de la Switch originale de 38,6 %, un sursaut tardif alimenté par une base installée colossale de 130 millions d’utilisateurs actifs annuels. Tomodachi Life: Living the Dream a engrangé 7,96 millions d’exemplaires en trois mois, Mario Kart World culmine désormais à 15,39 millions de copies cumulées, et Donkey Kong Bananza s’est hissé à 4,78 millions. Le ratio de ventes numériques a grimpé de 2,2 points pour atteindre 61,5 %, confirmant que la marge logicielle, bien plus juteuse que celle du hardware, est devenue le véritable moteur de la machine Nintendo.
La hausse vertigineuse du prix des puces mémoire, aspirées par la demande insatiable de l’intelligence artificielle, a contraint Nintendo à absorber près de 100 milliards de yens de surcoûts sur ses composants et ses droits de douane. La riposte tombera le 1er septembre, quand le prix de la Switch 2 aux États-Unis passera de 449,99 à 499,99 dollars… un palier psychologique qui testera la fidélité des fans américains et pourrait peser sur les volumes du deuxième trimestre. Nintendo maintient pourtant ses prévisions annuelles à 2,05 billions de yens de chiffre d’affaires pour l’exercice clos en mars 2027, un optimisme qui repose sur un pipeline automnal chargé, avec Fire Emblem: Fortune’s Weave le 17 septembre, Switch Sports Resort le 22 octobre et un remake de The Legend of Zelda: Ocarina of Time attendu avant la fin de l’année.
Avec plus de 23 millions de Switch 2 écoulées depuis son lancement, Nintendo revendique la console la plus rapidement adoptée de son histoire à ce stade du cycle de vie, du moins sur le plan cumulé. Le succès planétaire de The Super Mario Galaxy Movie, qui a franchi la barre du milliard de dollars au box-office mondial, ajoute une couche supplémentaire de revenus et de visibilité à un écosystème qui déborde largement du cadre vidéoludique. Mais le paradoxe de ce trimestre reste entier, et il interroge la structure même de la rentabilité du géant japonais. Quand un remboursement douanier de 300 millions de dollars pèse davantage sur le résultat que la vente de près de quatre millions de consoles, la question n’est plus de savoir si Nintendo fabrique de bons jeux, elle est de savoir si Nintendo est encore, fondamentalement, un fabricant de consoles ou un gestionnaire de flux financiers qui, accessoirement, enchante le monde.

