Le plus gros leveraged buyout de l’histoire s’est bouclé mardi. Electronic Arts, éditeur trentenaire d’EA FC, Battlefield, Les Sims, Madden NFL et Mass Effect, appartient désormais à un consortium mené par le Public Investment Fund saoudien (PIF), flanqué de Silver Lake et d’Affinity Partners, le fonds piloté par Jared Kushner. L’opération, annoncée en septembre dernier, valorise l’ensemble à 55 milliards de dollars et fait d’EA une société privée, définitivement retirée de la cote.
Le PIF détient selon les estimations 93,4 % du nouvel ensemble, ce qui place de facto l’industrie du jeu vidéo occidental sous l’emprise directe de Riyad. Sur les 55 milliards, 36 ont été apportés en fonds propres par le consortium, tandis que 20 milliards supplémentaires ont été empruntés auprès de JPMorgan, la dette retombant intégralement sur les épaules d’EA elle-même. Le mécanisme est classique dans un LBO, mais l’échelle, elle, ne l’est pas. L’opération dépasse en levier financier le rachat de Dell en 2013 et pulvérise les précédents records du genre.
Andrew Wilson, CEO historique d’Electronic Arts, conserve son poste et s’est dit « plus optimiste que jamais » sur l’avenir du groupe, un groupe qui a engrangé 7,5 milliards de dollars de revenus l’an dernier et dont le dernier Battlefield 6, sorti en octobre, a écoulé plus de sept millions d’exemplaires en trois jours. La machine tourne. Reste à savoir pour qui.
Le private equity, quand il entre dans un studio, n’a jamais été réputé pour sa patience créative. Christopher Dring, analyste chez The Game Business, anticipe une gestion « très impliquée » de la part des investisseurs. Shams Jorjani, CEO d’Arrowhead (le studio derrière Helldivers 2), a formulé la crainte avec une franchise rare pour un dirigeant en activité, redoutant que la nouvelle propriété « optimise la valeur sûre » en multipliant les suites et les méga-franchises au détriment de la diversité éditoriale. La trajectoire récente d’EA, déjà recentrée sur ses blockbusters (EA Sports FC, Madden, Les Sims, Battlefield), laisse peu de doute sur la direction que prendra un actionnaire exigeant un retour rapide sur 55 milliards.
L’ombre du sportswashing plane lourdement sur cette acquisition. Le PIF, contrôlé par le prince Mohammed ben Salmane, a déjà injecté 300 millions de livres dans Newcastle United, financé quatre clubs de la Saudi Pro League et orchestré l’Esports World Cup en 2025. Posséder EA, c’est mettre la main sur 20 000 joueurs virtuels, 750 clubs et 35 ligues sous licence, un actif de soft power ancré dans le quotidien de centaines de millions de joueurs. La valeur stratégique de l’opération dépasse largement le rendement financier… et c’est précisément ce qui inquiète.
Les fans de la franchise Les Sims, qui valorise depuis deux décennies les relations LGBT+ et la liberté d’expression dans ses mécaniques de jeu, ont lancé une campagne alertant sur le risque de censure. En Arabie saoudite, les relations homosexuelles consentantes peuvent être punies de mort selon certaines interprétations de la charia. Une pétition a circulé pour exiger des garanties sur le maintien des contenus inclusifs dans l’ensemble du catalogue. Le consortium n’a, à ce stade, formulé aucun engagement public sur le sujet, du moins aucun qui engage juridiquement.
L’acquisition s’inscrit dans une séquence de consolidation sans précédent pour l’industrie vidéoludique. Microsoft avait absorbé Activision Blizzard pour 68,7 milliards de dollars en 2023, puis ZeniMax (Bethesda) pour 7,5 milliards, pendant que Take-Two s’offrait Zynga pour 12,7 milliards. Le mouvement obéit partout à la même logique de concentration autour de catalogues massifs et de revenus récurrents. Mais qu’un fonds souverain étranger, adossé à un État dont le rapport de l’ONU de 2019 a établi la responsabilité dans la mort du journaliste Jamal Khashoggi, devienne le propriétaire quasi exclusif d’un pilier culturel occidental pose une question que le marché, lui, n’a jamais su poser correctement.
EA n’est plus cotée, n’a plus de comptes à rendre aux actionnaires minoritaires, et appartient à 93,4 % à Riyad. La prochaine mise à jour des Sims dira peut-être ce que les communiqués de presse ne diront pas.

