610 millions de dollars soit environ 524 millions d’euros. Voilà la somme que Unitree Robotics veut lever à la Bourse de Shanghai, avec un dossier déposé le 20 mars et une ambition qui déborde largement le cérémonial financier. Le champion de Hangzhou, déjà premier vendeur mondial d’humanoïdes en 2025, transforme soudain la fascination pour les robots bipèdes en test grandeur nature pour les marchés.
248 millions de dollars (213 millions d’euros) de chiffre d’affaires en 2025, soit une envolée de 335% sur un an, et 87 millions de dollars (75 millions d’euros) de bénéfice net ajusté, en hausse de 674,3%. Les chiffres claquent. Dans une industrie où l’on brûle souvent du capital à grande vitesse, Unitree affiche désormais des profits, là où d’autres acteurs cotés du secteur, comme UBTech, restent englués dans les pertes. La machine commerciale a donc bel et bien démarré, et vite.
La firme chinoise se targue d’avoir déjà vendu 5.500 robots humanoïdes rien que l’an dernier. Le volume reste modeste à l’échelle de l’électronique grand public, évidemment, mais suffit déjà à donner à Unitree 32,4% du marché mondial selon son prospectus. Une part pareille dans une industrie encore naissante, c’est un drapeau planté sur la colline. La société ne vend d’ailleurs pas seulement des bipèdes. Entre 2022 et septembre 2025, elle a aussi expédié plus de 30.000 robots quadrupèdes, ces chiens mécaniques qui ont fait sa réputation dans les labos, les campus et les démonstrations spectaculaires.
51,5% du chiffre d’affaires cœur de métier. C’est désormais la part des humanoïdes dans les revenus de Unitree en 2025, contre 27,6% en 2024 et 1,9% en 2023. La bascule est impressionnante. Le bipède devient le moteur, le quadrupède le socle historique, et l’ensemble compose un portefeuille où la robotique n’est plus une promesse de salon mais une ligne de vente qui grossit à vue d’œil.
Plus de 70% des humanoïdes écoulés en 2025 ont toutefois pris la direction de la recherche et de l’éducation, ce qui rappelle une vérité du secteur. Le robot domestique en rayon n’est pas pour demain.
Le prix moyen d’un humanoïde Unitree en 2025 est d’environ 24 340 dollars (21 056,54 euros), contre 86 160 dollars (74 552 euros) en 2023. Une chute de prix vertigineuse, portée notamment par la montée en cadence du modèle G1, beaucoup moins cher. Et pourtant, la marge brute du groupe a continué de grimper vers 60%. Unitree affirme fabriquer elle-même ses composants clés, ce qui compresse forcément les coûts et donne à l’entreprise une allure de constructeur intégré, avec la chaîne industrielle chinoise derrière elle (dense, rapide, extraordinairement adaptable).
Au total, 175 salariés sur 480 travaillent en recherche et développement. L’entreprise place donc plus d’un tiers de ses effectifs sur le nerf technologique, même si la part de la R&D dans les dépenses a reculé l’an dernier. Unitree a consacré 1,3 million de dollars (1,1 million d’euros) à cet effort en 2025, soit 19% de ses coûts totaux et 7,7% de son chiffre d’affaires, après 1 million de dollars (870 000 euros) en 2024. La somme paraît étonnamment basse au regard de l’ampleur affichée, sans doute parce que l’avantage maison se niche aussi dans l’industrialisation, les volumes et la fabrication de briques techniques déjà maîtrisées.
Le Gala de la Fête du Printemps, en 2026, a offert à Unitree une vitrine gigantesque. Des humanoïdes y ont exécuté une séquence martiale avec sabres, nunchakus et saltos en plein air… de quoi frapper le téléspectateur chinois en plein sternum. Un an plus tôt, les mêmes machines dansaient déjà sur ce programme ultra suivi. Entre les deux, la progression mécanique s’est vue à l’œil nu. Et quand Jensen Huang, patron de Nvidia, expose sur scène des humanoïdes Unitree pour illustrer la montée de « l’IA physique », le message adressé au marché mondial devient difficile à ignorer.
La chaîne d’approvisionnement dépend encore de matières premières importées pour environ 20%. Unitree avance avec la puissance manufacturière chinoise dans le dos, mais reste exposée aux secousses commerciales et géopolitiques. Les humanoïdes, en particulier, reposent lourdement sur les puces et systèmes de Nvidia pour le calcul embarqué, le cerveau de la bête. Pékin pousse vigoureusement l’intelligence artificielle incarnée, aux côtés de la 6G, du quantique ou des interfaces cerveau-machine, pourtant le déploiement massif en usine demeure encore limité.
Entre 50% à 70% des revenus industriels des humanoïdes proviennent aujourd’hui d’usages d’accueil et de guidage en entreprise. Alors qu’on fantasme l’ouvrier robotisé sur chaîne de montage, on découvre pour l’instant un réceptionniste mécanique, un guide de visite, un agent d’inspection mobile. La frontière avance par petits coups de boutoir, du moins dans les usages déjà monétisés. L’industrie lourde attend encore sa grande ruée.
L’objectif de production que Unitree se fixe sur cinq ans est de 75.000 humanoïdes et 115.000 quadrupèdes par an. La société ne cherche donc pas une cotation pour faire briller son blason. Elle cherche du carburant pour accélérer, agrandir ses capacités, financer ses développements et prendre de vitesse une concurrence chinoise qui compte déjà plus de 100 entreprises sur ce créneau. Ethan Qi, directeur associé chez Counterpoint Research, résume l’enjeu dans Rest of World : « Le nombre va probablement se réduire à quelques dizaines avec une consolidation à venir, après les introductions en Bourse de la première vague de sociétés humanoïdes, dont Unitree. »
L’année 2027 apparaît déjà dans le rétroviseur du secteur, avec Tesla qui promet la vente au détail d’Optimus d’ici là autour de 20 000 dollars (environ 18 500 euros). Unitree, elle, entre maintenant dans la zone où les robots humanoïdes cessent d’être seulement des attractions de scène pour devenir un actif coté, scruté, valorisé, contesté. La question n’est plus de savoir si la fièvre existe. La question est de savoir combien le marché est prêt à payer pour un futur qui marche sur deux jambes.

