Jensen Huang ne veut pas de l’État américain dans le capital des entreprises d’intelligence artificielle, et le fait savoir avec la courtoisie caractéristique d’un homme qui pèse plus de 3 000 milliards de dollars en capitalisation boursière. Le patron de Nvidia a publiquement rejeté l’idée, portée par Donald Trump, d’une prise de participation fédérale dans les géants de l’IA, estimant que les Américains profitent déjà largement de leur succès.
« Je ne comprends pas très bien ce qu’ils cherchent à accomplir », a confié Huang lors d’un entretien avec l’agence AP. Puis d’ajouter, avec une candeur bien calibrée « N’oubliez pas que ce sont des entreprises américaines. Leur réussite bénéficie au cours de l’action, et beaucoup d’Américains y sont investis. Elle génère des impôts, crée des emplois. Les Américains ont déjà naturellement une participation dans ces entreprises, de bien des façons. » L’argument est habile, en tout cas suffisamment pour retourner la logique redistributive contre ses promoteurs.
L’idée d’un actionnariat public dans des sociétés comme OpenAI ou Anthropic a germé à Washington alors que la concentration des richesses produites par l’IA inquiète une partie de la classe politique. Trump lui-même s’est montré favorable à ce mécanisme, soutenu par quelques dirigeants technologiques dont les motivations restent à éclaircir. Le PDG de Nvidia y voit une solution à un problème qui n’existe pas, ou du moins pas sous cette forme. Les retombées économiques de l’IA irriguent déjà bien au-delà de la Silicon Valley, selon lui, alimentant l’énergie, la construction, la fabrication de matériel.
Huang affronte pourtant des vents contraires sur un autre front, celui de la Chine, où sa domination s’est fortement érodée. La part de marché de Nvidia dans les puces IA destinées au marché chinois est tombée aux alentours de 55 % (contre 95 % avant les sanctions américaines), tandis que Huawei a livré quelque 812 000 processeurs IA en 2025 et revendique désormais près de 20 % du marché local. Les restrictions à l’exportation imposées par Washington, tour à tour durcies, assouplies puis durcies encore, ont offert aux fabricants chinois un espace qu’ils ont rapidement occupé. Trump a fini par autoriser la vente des puces H200 à Pékin en décembre 2025, mais cette volte-face tardive ne suffira sans doute pas à restaurer l’hégémonie perdue.
Le contexte géopolitique rend la position de Huang particulièrement délicate. Il doit simultanément plaider pour des exportations plus libres vers la Chine et repousser les velléités interventionnistes de son propre gouvernement. Sur la question de la sécurité nationale, le patron de Nvidia reconnaît la nécessité d’un encadrement, tout en réclamant que les risques visés soient définis avec rigueur avant toute politique de contrôle. « La sécurité nationale devrait toujours être la préoccupation première pour toutes les technologies. Mais il faut être très spécifique sur le risque qui vous préoccupe avant de mettre en place des politiques de contrôle des exportations », a-t-il précisé.
L’énergie constitue un autre goulet d’étranglement que Huang n’hésite pas à pointer. Les États-Unis sont « terriblement en retard en matière de production énergétique », a-t-il averti, rappelant que l’expansion fulgurante des centres de données met sous pression des infrastructures électriques vieillissantes. Sans capacité de production supplémentaire, l’ambition américaine de dominer l’IA restera… une ambition.
Le refus de Huang traduit une philosophie bien ancrée dans la culture entrepreneuriale californienne, où l’État est bienvenu comme client, comme régulateur prudent, parfois même comme financeur, mais jamais comme actionnaire. Que Washington veuille sa part du gâteau est compréhensible. Qu’il l’obtienne face à un secteur qui dispose d’un pouvoir de lobbying considérable et d’une rhétorique rodée sur les bienfaits du ruissellement technologique relève d’un tout autre défi.

