Un million de pages traduites en plus de cent langues, près de 400 titres accessibles sans inscription ni abonnement, et parmi eux les franchises les plus lues de la planète. Shueisha, maison fondée en 1926 et éditrice du légendaire Weekly Shonen Jump, a lancé le 6 août sa plateforme numérique MANGA MILLION, qu’elle décrit elle-même comme l’une des initiatives les plus ambitieuses de son histoire. Le centenaire se fête donc en pages, en pixels et en polyglottes.
One Piece, Naruto, Bleach, Demon Slayer, Jujutsu Kaisen, Chainsaw Man, SPY×FAMILY, Hunter x Hunter, Slam Dunk, Oshi no Ko, Kingdom… la liste des titres disponibles ressemble au palmarès d’une génération entière de lecteurs. Le catalogue ne se limite pas aux blockbusters shōnen, puisque plus de 150 titres shōjo figurent aussi dans l’offre (Nana, Kimi ni Todoke, Kodocha, Papa Told Me), ce qui en fait peut-être la vitrine la plus complète jamais proposée gratuitement par un éditeur japonais. Près de 300 de ces séries reçoivent d’ailleurs leur toute première traduction officielle hors du Japon.
La plateforme fonctionne directement depuis un navigateur web, sur Windows, macOS, iOS ou Android, sans création de compte ni carte bancaire. L’accès reste gratuit pour une durée limitée, avec une disponibilité annoncée jusqu’en décembre 2027, bien qu’aucune échéance ferme de fin de gratuité n’ait été arrêtée selon les informations confirmées auprès d’Anime News Network. Le français figure parmi les langues proposées, aux côtés de l’anglais, du chinois, de l’hindi, de l’arabe, de l’espagnol, du turc, du tagalog, du coréen et du polonais, entre autres.
Shuhei Hosono, rédacteur en chef de MANGA Plus (la plateforme internationale déjà opérée par Shueisha hors Japon, Chine et Corée), est l’architecte du projet. L’idée, selon lui, est née d’une ambition arithmétiquement symétrique, traduire un million de pages en cent langues pour le centième anniversaire, et lever ainsi les barrières linguistiques qui tenaient encore à distance des centaines de millions de lecteurs potentiels. L’éditeur a sollicité des partenaires internationaux pour mener à bien ce chantier de traduction titanesque.
La question de la méthode employée pour traduire un tel volume suscite toutefois déjà des interrogations dans la communauté professionnelle. Shueisha a formellement assuré qu’aucune intelligence artificielle n’avait été utilisée pour les traductions. Des lecteurs ont cependant repéré, dans certaines langues à faible diffusion, des formulations maladroites et des onomatopées translittérées depuis l’anglais plutôt qu’adaptées, ce qui alimente le doute. Le site ComicsBeat relève que la société Flitto Japan Inc., créditée parmi les partenaires, collecte des données destinées à ce qu’elle appelle de la « traduction LLM de haute qualité ». Un traducteur humain ayant participé au projet a témoigné anonymement que des professionnels ne sont pas crédités et se trouvent contractuellement empêchés de révéler leur contribution. « La non-attribution des crédits est un problème », a dénoncé Lys Blakeslee, lettreuse de mangas, pointant une page « À propos » réduite à une seule phrase de remerciements.
Cette opacité sur la chaîne de production éditoriale contraste avec l’ampleur du geste éditorial lui-même, qui reste sans précédent dans l’industrie du manga. Offrir légalement et gratuitement un catalogue de cette envergure revient à désarmer, du moins en partie, l’argument économique qui poussait des millions de lecteurs vers le piratage. Pour les francophones, qui disposaient jusqu’ici d’un accès légal fragmenté entre plusieurs éditeurs et plateformes payantes, MANGA MILLION ouvre une fenêtre inédite sur des œuvres jamais traduites dans leur langue.
Reste à savoir si Shueisha transformera l’essai au-delà de décembre 2027, ou si ce million de pages retournera derrière un mur payant une fois les bougies du centenaire soufflées.

